Vendredi 17 février 2012
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Document brut. Inutile de gloser sur la confusion, courante à l'époque, entre race et civilisation, ni sur les turpitudes passées et futures de Clémenceau.
Je passe maintenant à la critique de votre politique de conquêtes au point de vue humanitaire. ( ... ) « Nous avons des droits sur les races inférieures. » Les races
supérieures ont sur les races inférieures un droit qu'elles exercent et ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir de civilisation. Voilà, en propres termes, la
thèse de M. Ferry et l'on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la
civilisation.
Races supérieures! Races inférieures ! C'est bientôt dit. Pour ma part, j'en rabats
singulièrement depuis que j'ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d'une race
inférieure à l'Allemand. Depuis ce temps, je l'avoue, j'y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer
homme ou civilisation inférieure! ( ... )
Je ne veux pas juger au fond la thèse qui a été apportée ici et qui n'est autre chose
que la proclamation de la puissance de la force sur le Droit. L'histoire de France depuis la Révolution est une vivante protestation contre cette unique prétention. C'est le génie même de la race
française que d'avoir généralisé la théorie du droit et de la justice, d'avoir compris que le problème de la civilisation était d'éliminer la violence des rapports des hommes entre eux dans une
même société et de tendre à éliminer la violence, pour un avenir que nous ne connaissons pas, des rapports des nations entre elles.
Vous nous dites : lorsque les Européens se sont trouvés en contact avec des nations
que vous appelez barbares et que je trouve très civilisées, n'y a-t-il pas eu un plus grand développement de moralité, de vertus sociales ? Peut-être vous prononcez-vous trop vite! En êtes-vous
bien sûrs ?...
Regardez l'histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l'oppression, le sang coulant à flots, le
faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur! Voilà l'histoire de votre civilisation! Prenez-là où vous voudrez et quand vous voudez, soit en Amérique sous Cortez ou Pizarre, soit aux Indes...
Lisez les discours de Burke, de Sheridan, de Fox, lisez le procès de Warren Hastings, le procès de Clive et vous y verrez combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la
justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l'Européen apporte avec lui : de l'alcool, de l'opium qu'il répand, qu'il répand partout, qu'il impose s'il lui plaît. Et c'est un
pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l'homme!
Je ne comprends pas que nous n'ayons pas été unanimes ici à nous lever d'un seul bond
pour protester violemment contre vos paroles. Non, il n'y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale,
qu'à mesure que nous nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. Mais n'essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de
civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c'est l'abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations
rudimentaires pour s'approprier l'homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n'est pas le droit, c'en est la négation. Parler à ce propos
de civilisation, c'est joindre à la violence, l'hypocrisie.
(Georges CLEMENCEAU, Chambre, 30 juillet 1885).
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