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L'histoire juive traditionnelle fait des juifs les descendants des Judéens exilés après la prise de Jérusalem et la destruction du Second Temple par Titus en 70 de notre ère.
Or, il n'y a pas de traces historiques de cet exil. Les Romains prenaient des esclaves, massacraient éventuellement, déportaient des dirigeants, mais ils n'exilaient pas en masse tous les habitants d'une région. Ce sont d'ailleurs les chrétiens qui ont les premiers parlé ce l'exil, preuve de la punition divine. Pour le judaïsme des premiers siècles, l'Exil ne signifie pas une position géographique, mais un état en dehors de la Rédemption. Le Talmud de Babylone prohibait le retour en masse vers Sion.
Autre preuve de l'absence d'exil à cette date: la révolte des Judéens derrière Simon Bar Kokhba en 135, preuve a contrario du maintien d'une forte population juive en Judée.
D'autres historiens sionistes ont daté l'exil de la conquête de la Palestine par les Arabes au VIIème siècle.
Or, de nombreuses communautés juives existaient en dehors de la Judée bien avant la destruction du temple en 70.
Des centres juifs existaient tout autour du bassin méditerranéen :
en Babylonie : le noyau était constitué par les descendants des « intellectuels » déportés par Nabuchodonosor et qui avaient choisi de ne pas suivre Esdras de retour en Judée
en Égypte et Libye, c'est poux eux que les « Septante » traduisent la Bible en grec
à Rome où Cicéron se plaint de leur nombre.
Les millions de juifs de l'empire Romain (7 à 8 % de la population) et d'ailleurs, ne pouvaient pas être les descendants d'émigrés hors de la Judée, puisqu'elle comptait peut-être elle-même un million d'habitants au début de notre ère.
Sand cite de nombreuses sources, y compris bibliques, montrant que le judaïsme devient une religion à vocation universelle, qu'il y eut un grand effort de conversion des « Gentils » par les juifs durant les premiers siècles avant notre être, et que cet effort se poursuivit sous l'Empire romain, jusqu'au triomphe du christianisme.
Quelques faits et citations:
Les Hasmonéens1 imposèrent le judaïsme à leurs voisins.
« Le nom Ioudaios n'est pas le nom d'une ethnie mais d'un choix (de mode de vie). Car s'il y avait quelqu'un qui n'était pas de la nation des Juifs, un gentil, mais qui acceptait les mœurs des Juifs et ainsi devenait un prosélyte, cette personne serait de façon appropriée appelée Ioudaios2 ».
Quant aux descendants des Judéens, ils se seraient tout simplement pour la plupart convertis au christianisme puis à l'islam au cours des siècles.
Yasser Arafat descendant des sujets de Josias et Hérode le grand ? Cette thèse qui ferait hurler aujourd'hui a notamment été défendue par David Ben Gourion et Yitzak Ben Zvi, respectivement futurs premier Premier ministre et second Président de l'État d'Israël3. Ce faisant, ils espéraient aussi être accueillis par les autochtones comme des cousins de retour au pays après une longue absence. Il n'en fut rien, les conflits pour la terre passèrent avant le cousinage4, qui fut oublié.
Un indice, et il en a plusieurs, à l'appui de cette thèse, est la permanence, au sein de la population palestinienne, de traditions héritées du judaïsme, comme la fête de Nabi Mussa, le prophète Moïse.
Trois cas méritent d'être signalés et expliqueraient l'importance de communautés juives importantes.
Mahomet eut à affronter des tribus juives arabes au cours sa
prédication. Il s'agissait de convertis, de culture arabe, et non de descendants de l'une ou l'autre des douze tribus. Ce judaïsme disparut (y compris par la violence) devant l'islam.
Au sud, le royaume himyarite du Yémen était majoritairement juif et des communautés juives subsistent au Yémen de nos jours5. Le Yémen pré-islamique fut déchiré entre juifs (soutenus par la Perse) et chrétiens (soutenus par l'Éthiopie et Byzance).
Photo : Zakati, ville juif abandonné.
La Kahina, cette reine des Aurès qui s'opposa à la conquête musulmane, est connue comme juive. Avant elle, les écrivains chrétiens décrivent une forte présence juive en Afrique du Nord. Après elle, le grand historien Ibn Khaldoun parle du nombre et de l'importance des tribus juives berbères, qu'il relie aussi aux Puniques (carthaginois, donc phéniciens et eux aussi originaires du Proche-Orient et aux himyarites..
Le judaïsme espagnol serait issu en grande partie de ce judaïsme berbère.
Il s'entendait au Xème entre les mers Noire et Caspienne. Les Khazars sont des turcs et s'il n'est nié par personne que des Khazars, y compris dans la noblesse, s'étaient convertis au judaïsme, les débats font rage pour déterminer :
l'importance du judaïsme dans le royaume
ce que sont devenus les Khazars juifs après la destruction de leur État
et par conséquent, dans quelle mesure les juifs d'Europe orientale descendent de ces Khazars.
Sand y consacre de longs développements, et aussi aux raisons du silence de l'historiographie israélienne sur la question khazare. Le débat fut lancé dans le public par Arthur Koestler, avec son livre « La treizième tribu 6».
Ce grand militant contre le totalitarisme et le racisme conclut : « Je n'ignore pas qu'on pourrait interpréter [ ce livre] avec malveillance, comme une négation du droit à l'existence de l'État d'Israël. Mais ce droit n'est pas fondé sur les origines hypothétiques des juifs ni sur l'alliance mythologique entre Abraham et Dieu; il est fondé sur la législation internationale, et précisément sur la décision prise par les Nations Unies en 1947. [..] Quelles que soient les origines raciales des citoyens d'Israël et quelles que soient les illusions qu'ils nourrissent à leur propos, leur État existe de jure et de facto, et il est impossible de le supprimer, sinon par génocide. »
Koestler fut violemment attaqué par les théoriciens sionistes et même accusé d'antisémitisme!!
Pour Sand, il est plus que probable que les juifs d'Europe orientale (le Yiddish land) sont plus les descendants des Khazars que des juifs rhénans rescapés des massacres commis par les croisés.
La conscience nationale juive apparaît au XIXème siècle, à la même époque que les autres nationalismes, et souvent sur les mêmes bases et à partir des mêmes présupposés, y compris la définition raciale de l'identité nationale, juive ou autre.
Jabotinsky7 écrivit :
« Une terre naturelle, une langue, une religion, une histoire communes, tout cela ne constitue pas l'essence même de la nation, mais sa simple description [..], l'essence de la nation, l'alpha et l'oméga de son caractère distinctif, réside dans son apanage physique spécifique, dans la formule de sa composition raciale. [..] En dernière analyse, lorsque l'écorce formée par l'histoire, le climat, l'environnement naturel et les influence extérieures s'écale, la « nation » se réduit à son noyau racial8 »
Un théoricien comme Ruppin développa les mêmes théories raciales, en théorisant aussi la supériorité des Ashkénazes sur les Sépharades. Il fut un des premiers artisans de la colonisation juive en Palestine et entretint des contacts « amicaux » avec le raciologue nazi Hans Günther9.
Pour certains de leurs auteurs, le recours à ces théories devait renforcer le sentiment national juif, menacé par l'affaiblissement du sentiment religieux, et les mariages mixtes...
Ces conceptions (le judaïsme comme une « race » et non une communauté de religion et de culture) seront combattues par Ernest Renan et Karl Kautsky.
Après les massacres de la seconde guerre mondiale et le génocide nazi, il fut quasi-impossible de défendre de telles théories.
Mais elles tendent à revenir à la mode, avec les thèses sur l'existence d'un « ADN juif. »
Aujourd'hui, l'État d'Israël se veut un État juif et démocratique, ce qui pose plusieurs problèmes :
Qu'est-ce qu'un juif ? Doit-on retenir une définition « ethnique », avec tous les risques de dérive connus, ou religieuse, ce qui donne au rabbinat la maîtrise de la nationalité.
Est-ce l'État des juifs qui y vivent ou de tous les juifs du monde ?
Quel doit être la place des citoyens israéliens qui ne sont pas juifs (arabes palestiniens et « russes » au judaïsme contesté).
La loi israélienne interdit la vie politique aux partis racistes, ce qui est bien, mais aussi à ceux qui remettent en cause l'existence de l'État en tant qu'État du peuple juif, ce qui est contradictoire avec ce qui précède et interdit tout parti demandant un « État de tous ses citoyens » !
Il n'existe pas de nationalité israélienne, mais des citoyens israéliens de nationalité juive10, arabe, russe..
Les citoyens arabes d'Israël sont victimes de discriminations et Sand écrit :
« Aucun juif vivant dans une démocratie libérale occidentale ne pourrait aujourd'hui s'accoutumer aux formes de discriminations et d'exclusion vécues par les citoyens palestino-israéliens résidant dans un État qui déclare explicitement ne pas leur appartenir. Les partisans du sionisme parmi les juifs dans le monde, tout comme la plupart des Israéliens eux-mêmes, ne s'en trouvent pas gênés, ou ne souhaitent pas prendre conscience du fait que l'« État juif » ne pourrait être accepté au sein de l'Union européenne, ni même comme État légitime des États-Unis d'Amérique », en raison de la nature non démocratique de ses lois.11 »
Il espère une « israélisation » de la société israélienne, avec l'égalité politique entre tous les citoyens.
1 Maccabées.
2 Origène, cité dans Cohen The Beginnings of Jewishness, p 134 p 234 du livre de Sand
3 Eretz Israël dans le passé et dans le présent.
4 Shlomo Sand ne le dit pas, mais cette situation est un peu comparable aux conflits qui déchirèrent le Liberia, fondé pour la « libération » des esclaves noirs, en opposant descendants des esclaves libérés et descendants des autochtones. De plus, dans le cas du Liberia, il était incontestable que les ancêtres des esclaves libérés avaient été arrachés à l'Afrique quelques générations plus tôt.
5 Pour les raisons et conditions du « retour » en Israël des juifs yéménites, il faut lire le livre de Léon Uris, « Exodus », très favorable par ailleurs à Israël.
6 1976
7 Fondateur du sionisme « révisionniste », du mouvement Betar. Le Likoud israélien est l'héritier du Betar.
8 Cité page 362
9 Page 367
10 Déterminée selon des critères religieux.
11 Page 427
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