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« Une nation (…) est un groupe de personnes unies par une erreur commune sur leurs ancêtres et une aversion commune envers leurs voisins1. »
Shlomo Sand n’est pas
un historien autodidacte comme le prétend Eric Marty, mais professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Tel-Aviv.
Ses travaux de recherche portent essentiellement sur l’histoire des idées, notamment le théoricien français d’extrême-droite Georges Sorel.
C’est donc par ce point qu’il s’est intéressé à l’histoire du sionisme politique, et de là à la véracité historique des thèses défendues par les sionistes.
Un autre grand historien israélien, Zeev Sternhell2, a étudié le même sujet :
http://www.monde-diplomatique.fr/mav/98/STERNHELL/15918
Sand traite les points suivants, et je respecterai son ordre de présentation.
La naissance de l’idée nationale (en général)
La naissance de l’idée nationale juive et le sionisme
Exil, prosélytisme et conversion.
S’il n’y a pas eu exil, que sont devenus les Judéens?
Identité juive ou identité israélienne ?
Le livre est très riche et je conseille à toutes et tous sa lecture.
J’ai retenu quelques points forts et pistes à explorer :
L’exemple polonais est connu, mais il n’est pas le seul.
Une distinction très importante est à faire quand on définit le « peuple », en dehors de l’analyse de classe (le « peuple » contre la « bourgeoisie » ou le « grand capital ») :
Cette même distinction concerne la conscience nationale.
Il y a le peuple « ethnos », défini par une unité biologique, des ancêtres communs; et le peuple « demos »: vouloir vivre ensemble sur la base d’un projet partagé et des valeurs communes.
Cette dernière conception devrait à mon avis être la seule acceptable, et c’est cette grille de lecture qui devrait être retenue pour décider de la place de la Turquie dans l’Europe.
Quant au peuple « ethnos », outre tout ce que cette notion contient de risques de racisme, force est de constater que les mythes constitutifs de certains peuples ne correspondent pas toujours à la vérité.
La même distinction peut être faite pour la conscience nationale.
Sand donne de nombreux exemples3 où l’idée de nation est une création intellectuelle, qui a généré la conscience nationale, au service d’intérêts précis (de classe ou dynastiques). L’idée de nation naturelle, d’où émerge la conscience nationale, est une idée fausse.
L’idée de Nation se développe lorsque disparaissent les sociétés traditionnelles, structurées autour d’une communauté religieuse ou d’une fidélité dynastique. Le rôle des intellectuels dans la création de cette conscience nationale est primordial. Il y a eu4 dans certains cas création d’une langue nationale, à partir de la codification des langues parlées, création d’une histoire « nationale ». Sand aborde aussi la question de la taille de la base idéologique de l’idée nationale.
A mon avis, cette partie du livre est extrêmement importante, car elle replace le sujet de la notion de « peuple juif » dans le contexte général de la naissance de l’idée nationale, et est effectivement une démarche scientifique universaliste.
Les juifs jusqu’aux 19ème siècle connaissent plus le Talmud que la Bible5. L’étude de cette dernière sera surtout le fait des chrétiens réformés et c’est à leur suite que des intellectuels juifs s’y intéresseront et en feront une lecture comme celle d’une histoire nationale. Sand pointe aussi la quasi-absence de toute historiographie juive depuis Flavius Josèphe jusqu’au 19ème siècle.
Cette lecture nationale de l’histoire juive se fait aussi dans le contexte de la naissance des idées racistes biologiques, dont la version allemande donnera le nazisme.
Parmi les intellectuels qui développent cette idée nationale, Sand cite Moses Hess, selon qui l’histoire juive «conserve un caractère national, elle ne se réduit absolument pas à l’histoire d’une religion ou à l’histoire d’une confession6 »,
Du même : « La race juive est une race pure qui a reproduit l’ensemble de ces caractères, malgré les diverses influences climatiques. Le type juif est resté le même à travers les siècles ». « Il ne sert à rien aux Juifs et aux Juives de renier leur origine en se faisant baptiser et en se mêlant à la masse des peuples indogermaniques et mongols. Les caractères juifs sont indélébiles 7».
Les débats intellectuels dans l’Allemagne du 19ème siècle, entre défenseurs8 de « l’identité juive » et défenseurs de « l’identité allemande9 » , le plus souvent antisémites se firent sur les mêmes bases intellectuelles : la croyance partagée en des peuples-races (ethnos) distincts.
Le grand savant Theodor Mommsen, juif et patriote allemand, vit le danger de ce débat et d’une confusion entre peuple-race (ethnos) et religion :
« On arrivera bientôt à une situation où sera considéré comme citoyen à part entière seulement celui dont les origines feront un descendant des trois fils de Mannus (idole de la mythologie allemande); deuxièmement celui qui croit à la révélation du Nouveau Testament exclusivement selon l’interprétation du prêtre, troisièmement, celui qui se considère comme spécialiste du labourage et des semailles10 »,
Mommsen défendait la conception du peuple civique « demos » dont il trouvait une ébauche dans la Rome de Jules César.
Simon Doubnov, Salo Wittmayer Baron, Ytzhak Baer, Ben-Zion Dinur écrivirent des histoires du peuple juif, ils furent confrontés à deux questions : l’historicité de la Bible et la définition du peuple juif (langue, culture, origine biologique commune ?),
Baer joua un rôle important en tant que premier chercheur spécialisé en histoire juive à Jérusalem.
« L’expulsion des juifs du corps fiévreux de la nation allemande atteint en 1936 un de ses sommets, et l’historien sioniste chassé de sa patrie germanique réagit par la cristallisation d’une contre conscience douloureuse. L’ironie veut que cette conscience de soi ait puisé ses concepts dans ce même imaginaire national qui alimentait ses maîtres depuis plusieurs générations : l’origine détermine l’essence, et la finalité de celle-ci est le retour vers ses racines, vers le sol de sa germination première, teutonique ou hébraïque11. »
A partir de 1950, l’archéologie est mise au service des théories sionistes, afin de trouver des « preuves » de la Bible. Un cercle biblique permanent est constitué autour de David Ben Gourion, les généraux Moshe Dayan et Yiagel Yadin se passionnèrent pour l’archéologie, en ignorant toutefois les périodes non juives de l’histoire, en interprétant leurs découvertes en fonction des textes qu’elles étaient censées conforter.
Les « nouveaux archéologues12 » vont remettre en cause, surtout à partie de 1967, un certain nombre des récits de la Bible :
l’esclavage en Égypte, l’errance dans le Sinaï, la conquête violente de Canaan, la puissance et l’etendue, voire l’existence du royaume unifié de David et Salomon.
Par contre, l’existence de principautés davidique et israélienne est attestée. Le problème est que le premier royaume puissant attesté par les textes contemporains est celui, hérétique, d’Israël, le royaume du Nord, rival de Juda resté fidèle à l’Éternel.
Alors, quels sont les rédacteurs de ce qui reste une magnifique épopée ? Les scribes de Josias, roi de Juda, au service de ses ambitions territoriales, eu Esdras le scribe, qui définit les bases d’une principauté ethnique et théocratique, centrée sur le Loi et le Temple ?
1Karl W. deutsch. Le nationalisme et ses alternatives, 1969. Citation d’ouverture du livre de Sand.
2Les thèses de Sternhell sur l’origine française (Barrès, Sorel) du fascisme ont été très contestées par des historiens français. Je n’ai pas assez d’informations pour juger de leur pertinence.
3Pages 86 et suivantes
4Page 91
5Bible hébraïque, l’Ancien Testament des chrétiens.
6Rome et Jérusalem, La dernière question des nationalités. Paris Albin Michel 1881, cité page 114
7Page 116 du livre de Sand.
8Graetz, Hess.
9Heinrich von Treischke
10Page 124
11Page 146
12Par analogie avec les « nouveaux historiens » israéliens (Tom Segev, Ilan Pappé, Benny Moris, etc..) qui écriront l’histoire de l’expulsion des Palestiniens.
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