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Samedi 16 septembre 2006 6 16 /09 /Sep /2006 20:16

Après l’affaire des caricatures danoises, les paroles du pape déclenchent des réactions vives, ce qui est admissible, et violentes, ce qui ne l’est pas, dans le monde musulman. Je joins en bas de note le texte incriminé, afin que chacun puisse juger.

Benoît XVI développe son point de vue sur les rapports entre foi et raison, et pourquoi pas? Je n’ai ni les compétences ni l’envie pour débattre de ce sujet, mais je crois qu’il a commis plusieurs erreurs majeures :

1. Avoir oublié qu’il était "le pape" et que ses propos auraient forcément un retentissement plus grand que ceux du simple professeur de théologie Ratzinger. Dans sa fonction, il doit réfléchir avant de parler, et penser que tout paragraphe d’un discours pourra être interprété isolément.

2. Avoir choisi pour illustrer les rapports entre foi et raison, non pas une des innombrables disputations christiano-chrétiennes, voire même catholico-catholiques sur ce sujet, ce qui n’aurait froissé personne, mais un débat entre un chrétien et un musulman, le premier présenté comme un champion de la foi raisonnée, et le second comme celui de la foi irrationnelle et brutale (mais on ne lui donne pas la parole !!). Le risque aurait été le même en prenant un exemple tiré d’un débat avec un juif ou un bouddhiste.

3. Ce choix est d’autant moins compréhensible que le christianisme a toujours été très pluriel sur ce sujet.  Mais peut-être que Joseph Ratzinger, adepte du centralisme romain, ne le sait pas ou ne veut pas le savoir.

4. Avoir une vision de l’islam - sur ce point particulier des rapports entre foi et raison- très réductrice, car le sujet est aussi débattu entre musulmans. Et de plus, il n’y a personne chez les musulmans qui prétende détenir le magistère universel, comme le pense l’Église catholique pour elle-même. Et de fait, on trouvera toutes les opinions, et aucune n’ayant de label officiel.

5. Alors, en opposant un christianisme fondé sur la raison (à ce propos, l’expression "credo quia absurdum" est bien une expression chrétienne, non ?) à un islam étranger à la raison, en l’agrémentant de commentaires sur le Jihad (et pourquoi pas les Croisades, car l ‘islam n’a pas le monopole des guerres au nom de la religion ?) et la nocivité de l’apport de Mahomet, il était inévitable que ce serait considéré comme une injure.

6. De plus, il y a deux aspects dans une religion, quelle qu’elle soit : d’une part la multiplicité des interprétations théologiques, et d’autre part la multiplicité des pratiques dans le temps et l’espace. Et il n’y a pas forcément de rapports entre elles. Et visiblement, Benoît XVI connaît très mal l’islam dans sa pluralité.

7. Enfin, tout débat théologique ne peut être compris qu’en fonction des conditions de son élaboration. Quelques années plus tard, des habitants ce qui reste de l ‘empire byzantin affirment, dans la haine du catholicisme: "Plutôt le turban ottoman que la mitre romaine !!" . Pour eux , la contradiction principale, comme disent les marxistes, n’était visiblement pas entre le christianisme rationnel et l’islam irrationnel !!

Il ne lui suffira pas de dire "Je suis désolé" mais il faudra dire "J’ai dit une c…., je la regrette, et vous demande de pardonner mon ignorance.." pour calmer le jeu.

Voici des extraits de la réflexion de Benoît XVI: trouvés sur le site du Monde :

http://abonnes.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3214,36-813614@51-810140,0.html

Le dialogue porte sur l’ensemble des structures de la foi contenues dans la Bible et le Coran et insiste particulièrement sur l’image de Dieu et de l’homme, mais nécessairement aussi toujours de nouveau sur la relation entre – comme on disait alors – " les trois lois " ou les " trois ordres de vie "  : l’Ancien Testament, le Nouveau Testament, le Coran. Je n’ai pas l’intention de développer ce thème au cours de cette leçon ; je voudrai m’arrêter sur un seul point plutôt marginal dans la construction du dialogue dans son entier – qui dans le contexte du thème " foi et raison " m’a le plus fasciné et qui servira de départ à mes réflexions sur ce thème.

Dans la " septième controverse " (…) éditée par le professeur Khoury l’empereur aborde le thème du Djihad, de la guerre sainte. L’empereur savait certainement que dans la sourate II, 256 on peut lire  : " Aucune contrainte dans les choses de la foi ". C’est un texte de la période initiale, disent les experts, durant laquelle Mahomet était lui-même sans pouvoir et menacé. Mais naturellement, l’empereur connaissait aussi les dispositions développées plus tard et fixées dans le Coran concernant la guerre sainte. Sans s’arrêter sur les détails comme la différence de traitement entre les peuples du Livre [juifs et chrétiens] et les incroyants, il s’adresse à son interlocuteur d’une manière étonnement abrupte pour nous en lui posant la question centrale du rapport entre religion et violence. Il lui dit  : " Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l’épée la foi qu’il prêchait. "  L’empereur expose ensuite minutieusement les raisons pour lesquelles il est absurde de diffuser la foi par la violence. Une telle violence est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l’âme. " Dieu n’aime pas le sang- dit-il-, ne pas agir selon la raison (…) est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l’âme et non du corps. Celui qui veut conduire quelqu’un vers la foi, doit être capable de bien parler et de raisonner correctement et non d’user de la violence et de la menace… Pour convaincre une âme raisonnable on n’a besoin ni bras, ni d’armes, ni non plus d’un quelconque moyen par lequel on peut menacer quelqu’un de mort…. ".

La phrase décisive dans cette argumentation contre la conversion forcée est la suivante  : agir de manière déraisonnable est contraire à la nature de Dieu. L’éditeur Théodore Khoury, commente  : pour l’empereur, un Byzantin éduqué dans la philosophie grecque, cette phrase est évidente. En revanche pour la doctrine musulmane, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n’est liée à aucune catégorie, pas même celle de la raison. Dans ce contexte, Khoury cite l’œuvre du célèbre islamologue français Roger Arnaldez qui relève que Ibn Hazm va jusqu’à déclarer que Dieu ne serait pas même engagé par sa propre parole et que rien ne l’obligerait à nous révéler la vérité. Si telle était sa volonté l’homme devrait pratiquer l’idolâtrie. C’est ici que s’ouvre, dans la compréhension de Dieu et donc dans la réalisation concrète de la religion, un dilemme qui nous interpelle très directement. La conviction qu’agir contre la raison est contraire à la nature de Dieu est-elle seulement une pensée grecque ou est-elle valable en soi et toujours. Je pense que sur ce point se manifeste la profonde concordance entre ce qui est grec dans le meilleur sens du terme et ce qui est foi en Dieu fondée sur la Bible. Modifiant le premier verset du Livre de la Genèse, le premier verset des Ecritures Saintes, Jean commence le prologue de son Evangile par ces mots  : Au commencement était le verbe, était le verbe (logos). C’est précisément les mots qu’emploient l’empereur, Dieu agit (synlogô), avec le logos. Logos signifie à la fois raison et verbe – une raison qui est créatrice et peut se communiquer mais justement, comme raison. Jean nous donne ainsi le dernier mot sur le concept biblique de Dieu. Le mot dans lequel toutes les voies souvent pénibles et tortueuses de la foi biblique rejoignent leur but, trouvent leur synthèse. Au commencement était le logos, et le logos est Dieu. La rencontre entre le message biblique et la pensée grecque n’était pas un simple hasard. La vision de Saint Paul devant qui s’étaient fermées les voies de l’Asie et qui vit en songe un Macédonien et entendit sa supplique  :  " Passe en Macédoine, viens à notre secours !"- (Ac 16,6-10) - cette vision peut être interprétée comme un condensé de la nécessité intrinsèque qui unit la foi biblique et le questionnement grec.

Par Michel Servet - Publié dans : Religions
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