Début de l'article
Normes publiques et libertés privées.
La vie en société suppose le respect de normes communes (obligations, interdictions), et les religions édictent de leur coté des normes.
Il y a conflit irréductible lorsque l'État interdit une pratique religieuse obligatoire, ou lorsqu'il oblige à des pratiques que refusent des religions.
Il y a également conflit lorsqu'un appareil religieux estime que c'est à l'État de faire respecter les normes religieuses (théocratie).
Les exemples sont nombreux dans l'histoire de France, bien avant l'émergence de l'islam dans la société française.
Dans la première catégorie, il faut citer les conflits sur les obligations militaires du clergé (« les curés, sac au dos ») et l'objection de conscience,
caducs aujourd'hui, le refus des transfusions sanguines par les Témoins de Jéhovah, qui peut être assimilée à de la « non-assistance à personne en danger ».
Dans la seconde catégorie, il faut rappeler l'opposition de l'Église catholique aux lois permettant le divorce, la contraception, l'IVG, alors qu'aucune de ces lois
ne faisait obligation aux catholiques de divorcer, etc..
On voit d'ailleurs que les cas de conflits sont très différents :
Il est normal et heureux que la République n'ait pas transigé sur l'affirmation de libertés individuelles, libre aux croyants de telle ou telle religion de ne pas
en user.
Pour les questions d'égalité devant le service militaire, les solutions historiques trouvées ont souvent permis de concilier les différentes normes : beaucoup de
prêtre ont été mobilisés en 1914-1918 comme brancardiers, ce qui n'était pas moins dangereux, mais leur évitait de combattre directement.
D'autres obligations légales peuvent gêner des croyants : les jours fériés et le repos hebdomadaire hérités des traditions chrétiennes, l'interdiction de l'abattage
sauvage des animaux, qui a gêné les paysans qui tuaient le cochon à la ferme puis mettaient le veau dans le congélateur tout autant que les musulmans soucieux de commémorer le sacrifice
d'Abraham.
Le plus souvent, avec un minimum d'intelligence et de compréhension de part et d'autre, on arrive à trouver des solutions satisfaisantes.
Il suffit de respecter quelques principes :
-
ne gêner la pratique d'un culte ou l'expression d'une conviction religieuse que s'il y a un intérêt général qui s'impose à tous
-
bien expliquer cet intérêt général. Par exemple, expliquer que l'interdiction de l'abattage individuel est motivée par des raisons d'hygiène publique et de
protection de tous les consommateurs, les musulmans comme les autres.
-
à chaque fois que cet intérêt général peut être atteint en pensant autrement des règles conçues par et pour la majorité des Français, il faut privilégier cette
solution.
Quelles sont alors les raisons objectives et matérielles qui s'opposent au port de tenues religieuses féminines dans l'espace public ?
Prosélytisme : je pense avoir démontré qu'il n'y a pas corrélation.
Droits de la femme : il faut les défendre, mais pas comme ça.
Agression visuelle des non-croyants et entrave à la liberté de conscience de ces derniers : s'il faut éliminer tout signe qui véhiculerait un message avec lequel on
est en désaccord, cela peut aller très loin. Faudra-t-il interdire, au nom de la laïcité (!!), tous les messages publicitaires qui font appel au substrat religieux (chrétien) de la culture
occidentale, et au nom des droits de la femme, tous ceux qui utilisent l'image de la femme-objet ou femme-nunuche.
Sécurité publique (besoin d'identification et de reconnaissance des personnes). Il y a effectivement un problème, mais pour le seul voile intégral. Il existe
d'abord pour le port de la cagoule masculine (militants corses par exemple) et de certaines capuches rabattues sur le visage. Pour l'instant, les atteintes à la loi ont été le fait des encagoulés
et des encapuchonnés dans ce but, pas des femmes portant le voile intégral.
L'activisme religieux ou à prétexte religieux, la tentation sectaire.
Doit-on les combattre ?
Chaque personne est libre, en fonction de sa sensibilité religieuse, philosophique, etc.. de défendre ses idées et éventuellement de contredire celles et ceux qui
défendent des points de vue opposés ou simplement différents.
La question est de savoir si certaines pratiques religieuses doivent être combattues, au-delà des questions théologiques, car elles sont jugées dangereuses pour le reste de la société ou pour des fidèles n'ayant pas les
moyens de choisir en connaissance de cause.
Ma position est la suivante, il faut :
Combattre toute tentative d'imposer un ordre totalitaire et négateur des libertés individuelles, que les prétextes soient religieux ou pas. Combattre donc tous les
fascismes, sans distinction : la LDJ, le PMF, l'extrême-droite chrétienne ou païenne.
Combattre toute tentative de division de l'humanité sur des bases ethniques ou religieuses, ainsi que toute tentative d'enfermement sectaire d'une partie de la
population.
Réaffirmer qu'un dogme religieux ne peut pas être mis sur le même plan que le raisonnement scientifique, et que sinon alors pourquoi en privilégier un plutôt qu'un
autre ?
Affirmer la primauté de la liberté individuelle, qui s'arrête là où commence celle des autres.
Assurer la protection des mineurs et personnes incapables de se défendre.
Pour le reste, au risque de choquer, je dirais que le droit à la bigoterie est aussi un droit de la personne humaine.
Qui doit les combattre ?
A de rares exceptions près, la ligne de partage sur tous
ces points traverse toutes les familles religieuses. Bien souvent, ceux dont les références religieuses sont aussi invoquées par les extrémistes sont les plus motivés pour les combattre.
Le zèle extrémiste des « born again » sera plus combattu spécifiquement par des chrétiens pensant qu'« ils n'ont rien compris et nous font du
tort » que par tous ceux qui pensent que les religions sont par principe nuisibles à l'humanité.
L'État peut interdire des organisations factieuses, certaines propagandes, mais il n'est ni souhaitable, ni efficace que son action aille au-delà. En particulier,
il n'a pas à se lancer dans l'exégèse religieuse et encore moins à organiser la surveillance policière de toute une population.
C'est à la société civile de trouver en elle-même, dans toutes ses composantes, les ressources pour lutter contre ceux qui veulent nuire à sa cohésion et à la
recherche du bien-vivre ensemble.
Comment les combattre ?
Il faut commencer par ne pas se tromper d'adversaire. Il est possible qu'il existe en France des groupes qui prêchent la violence et risquent de passer à
l'acte.
Mais cela n'a rien à voir avec celles et ceux qui pratiquent une religion, de façon plus ou moins visible.
J'attends qu'on m'explique comment le port du niqab ou de la burqa conduit à poser des bombes.
Il faut ensuite appliquer les mêmes règles à toutes les religions. Je réécoutais Philippe de Villiers opposé à Tariq Ramadan au cours de l'émission Ripostes de
Serge Moati. Il faut être particulièrement gonflé et de mauvaise foi pour subordonner l'autorisation de construire des mosquées au respect par les musulmans de l'égalité des sexes, alors qu'on ne
demande pas aux catholiques d'admettre les femmes à la prêtrise !!
Quand la police surveille des centres communautaires d'obédience soufie, elle devrait savoir que ce sont des gens quiétistes, alors pourquoi le faire? Quant à
l'argument du risque de repli communautaire, pourquoi ne l'invoque-t-on pas pour les séminaires traditionalistes ?
Enfin, la contestation la plus efficace des dérives sectaires ne peut venir que de l'intérieur des traditions et religions que ces groupes utilisent à leur
profit.
C'est Farhad Khosrokhavar qui a le mieux exprimé ce que je pense :
La délégitimation du foulard dans l'espace public a eu d'autres
conséquences : des femmes portant le voile et revendiquant leur modernité ont, en grande partie, déserté la France où leur vie religieuse et professionnelle devenait infernale. Beaucoup de jeunes
filles ou femmes qui avaient des diplômes ou préparaient un doctorat ou avaient un emploi ont quitté l'Hexagone pour les Etats-Unis, le Canada ou les Emirats, destinations moins rudes pour leur
vie religieuse. Celles qui sont restées l'ont fait par manque de ressources intellectuelles ou économiques.
Cet état de fait apporte paradoxalement de l'eau au moulin des
groupes fondamentalistes ou sectaires qui se réclament d'une vision fermée de l'islam pour exhorter leurs sympathisants à rejeter le mode de vie « impie » des Français. Pour les combattre, il
aurait fallu avoir des femmes qui, au nom de l'islam et muni de la légitimité des symboles religieux (dont le foulard), puissent les combattre sur le terrain de la foi. Or ces femmes-là, qui sont
elles-mêmes délégitimées dans l'espace public, ne peuvent plus servir de médiatrices contre la burqa, puisque, aux yeux de l'opinion publique, elles sont censées faire partie de celles-là mêmes
qu'elles voudraient combattre. La République, de ce fait, manque cruellement de médiatrices crédibles aux yeux des musulmans eux-mêmes pour pouvoir mener le combat contre la
burqa.
Une interdiction contre-productive.
L'islamophobie
C'est la sœur jumelle de l'antisémitisme. Ils sont nés ensemble, dans l'Espagne de l'Inquisition, qui impose la pureté du sang (chrétien), première ségrégation
raciale officielle sur une base religieuse. La persécution ne visait pas seulement les mal-croyants, mais aussi les convertis et leurs descendants.
Avant d'avoir un prétexte biologique pseudo-scientifique, l'antisémitisme avait des prétextes culturels, politiques – y compris à gauche- et religieux.
Ceux qui aujourd'hui disent que l'islamophobie n'est pas du racisme, car il n'y a pas de race musulmane, oublient que :
Il n'y a pas de races humaines, blanche, noire, jaune, arabe, etc.. et pourtant les racismes correspondants existent.
S'il existe des types physiques « blanc », etc.. il n'existe pas de type physique juif, et pourtant l'antisémitisme existe.
L'interdiction des signes religieux ostensibles à l'école a eu deux effets négatifs :
la déscolarisation de jeunes filles
un encouragement à l'islamophobie, le port du voile musulman étant alors stigmatisé en tous lieux et en toutes circonstances, et de là, l'appartenance à la religion
musulmane.
Le repli communautaire
Les réactions des musulmans de France sont assez symptomatiques : ils craignent dans leur grande majorité que cette campagne « anti-burqa » ne devienne
une campagne anti-musulmans.
Paranoïa ? Hélas non.
Certains, comme Riposte Laïque, ont déjà franchi le pas, en y ajoutant des campagnes anti-voile, anti-ramadan, anti-hallal. On attend la campagne anti-barbe...,
puis celle anti-couscous.
Ce serait ouvrir un nouveau boulevard aux théoriciens du repli communautaire, qu'il soit piétiste ou djihadiste (heureusement rarissime).
L'enfermement à domicile
Les femmes en niqab limitent leurs sorties dans l'espace public. Elles resteront alors à la maison, libres ou contraintes. Ce sera l'effet exactement contraire de
celui officiellement recherché.
Conclusion provisoire.
Une nouvelle loi sur le port du voile intégral serait totalement contre-productive et irait à l'encontre des buts invoqués.
Il faut tout faire pour faciliter l'intégration (participation à la vie commune, égalité de droits et devoirs) des musulmanes et musulmans dans la société
française. Cela passe par la condamnation de toute forme de ségrégation.
Je laisse les mot de la fin à Farhad Khosrokhavar
Un islam muni de symboles religieux transformés (le foulard comme affirmation de soi plutôt que comme soumission au patriarcat ou
inscription dans le djihad) aurait pu être un bastion contre ce type de religiosité sectaire ; mais la France est la championne de son rejet.
Reste la tentation de légiférer. En le faisant, on rendra délictueux le port de la burqa et, en cas de récidive, il sera
criminalisé. Dès lors, non seulement les musulmans de France, mais aussi ceux des pays musulmans, crieront sus à une France islamophobe, en unisson avec les démocrates et les libéraux d'autres
pays occidentaux qui y verront une nouvelle marque de l'arrogance et de l'outrance franchouillardes.
Au lieu d'une nouvelle loi, il faudrait accroître les capacités de dialogue des communautés musulmanes de France en réaffirmant
solennellement la liberté du port des symboles religieux dans l'espace public et en dissociant l'interdiction du foulard à l'école publique de sa délégitimation dans le monde externe. Il faudra
reconnaître le particularisme individuel des musulmans pour combattre le particularisme à caractère hyper-fondamentaliste des groupes sectaires.
Que j'approuve entièrement
et aux libres-penseurs « historiques »
dont je reconnais la cohérence intellectuelle (« à bas toutes les calottes ») et le refus du racisme.
Derniers Commentaires