Les « blancs de blancs »
Il est donc vite apparu que la notion de « races humaines » ne correspondait donc à aucune réalité biologique. Pire encore pour les apôtres de la
suprématie blanche : alors que l'on peut admettre à première vue (européo-centrée) que les populations (au sens génétique du terme ) africaines sub-sahariennes ou est-asiatiques présentent des traits physiques communs, c'était beaucoup moins net pour les
« Blancs ». Je ne sais pas si, vus de Pékin ou Tombouctou, tous les « Blancs » se ressemblent, mais vu de Paris ou de Berlin, il devenait de plus en plus difficile de mettre
dans le même groupe Islandais et Pendjabis.
Progressivement, la notion de « Blancs » se restreignit donc à un groupe plus restreint que celui de la classification d'Augustine Fouillée,
classification que l'on retrouve peu ou prou dans tous les manuels scolaires du début du XXème siècle. Sont donc « déblanchis » les Arabes et autres habitants du Sud de la Méditerranée,
et tous ceux qui habitent de Beyrouth à l'Himalaya. Le terme « Blanc » désigne alors les Européens et Nord-américains. Ce sont donc les habitants des pays qui sont à l'origine du
capitalisme industriel, de l'expansion coloniale, Russes y compris. Pour les hispano-américains, faut pas rêver !! Pour les Juifs, c'est selon les auteurs et les époques. Gilles-William Golnadel évoque d'ailleurs cette question dans l'entretien cité
ci-dessous.
Qu'importe si Polonais et Bulgares étaient trop occupés à se libérer de leurs oppresseurs pour participer à cette expansion, l'essentiel est substituer à des
concepts économiques (le capitalisme, la société industrielle), politiques (l'impérialisme, le colonialisme) un concept « les Blancs » qui ne correspond ni à une réalité biologique, ni
à une réalité socio-politique.
Je retiendrai trois titres et deux époques pour illustrer cette conception :
En 1899, Rudyard Kipling publie son poème : « Le fardeau de l'homme blanc ». C'est au colonisateur (anglo-saxon) de faire progresser
l'humanité.
"O Blanc, reprends ton lourd fardeau :
Envoie au loin ta plus forte race,
Jette tes fils dans l'exil
Pour servir les besoins de tes captifs;
Pour - lourdement équipé – veiller
Sur les races sauvages et agitées,
Sur vos peuples récemment conquis,
Mi-diables, mi-enfants.
O Blanc, reprends ton lourd fardeau
Non pas quelque œuvre royale,
Mais un travail de serf, de tâcheron,
Un labeur commun et banal.
Les ports où nul ne t'invite,
La route où nul ne t'assiste,
Va, construis-les avec ta vie,
Marque-les de tes morts !
O Blanc, reprends ton lourd fardeau;
Tes récompenses sont dérisoires :
Le blâme de celui qui veut ton cadeau,
La haine de ceux-là que tu surveilles.
La foule des grondements funèbres
Que tu guides vers la lumière :
"Pourquoi dissiper nos ténèbres,
Nous offrir la liberté ?"."
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/f2/The_white_mans_burden.gif
Tout y est, mais déjà à cette époque, tous n'étaient pas dupes :
Caricature parue dans Life la même année (source wikipedia)
Après la bonne conscience coloniale, vint le temps de la décolonisation et de la prise de conscience (pas par tout le monde) de ce que fut la colonisation.
Puis vint le retour du balancier :
En 1983, l'essayiste français Pascal Bruckner publie « Le sanglot de l'homme blanc » où il dénonce « une tendance à la contrition de l'intellectuel
européen qui, accablé par des fautes qu'il n'avait pas commises, l'esclavage ou les violences du colonialisme, portait sur ses frêles épaules le faix de la honte de soi. »
En 2011, l'essayiste et avocat Gilles-William Goldnadel publie «Réflexions sur la question blanche. Du racisme blanc au racisme anti-blanc». Pour connaître
les thèses développées, on peut lire cet entretien accordé à un journaliste du
Figaro le 21 février 2011.
Il s'agit pour eux de mettre fin aux « repentances » et autres manifestations de masochisme occidental, de haine de soi, au « tiers-mondisme
bêlant », etc..
Certes, il y eut des gens pour prendre chaque leader anti-impérialiste pour un nouveau Messie, mais les « nouveaux philosophes », passés de la maolâtrie
au néo-conservatisme, sont-ils les plus qualifiés pour le dénoncer ? Certes, Samory Touré et Chaka Zoulou étaient des tyrans, certes, il y eut à côté de la Traite atlantique une Traite
arabe, et les souverains africains approvisionnaient les deux, mais cela permet-il de nier les crimes de la colonisation ?
Et pourquoi associer à chaque fois la notion de « Blanc » à ces faits historiques, alors qu'Arabes (qu'ils soient esclavagistes ou colonisés) et habitants
du nord de l'Inde (des « Aryens ») sont aussi des « Blancs » et que beaucoup de « Blancs » n'ont pas participé à l'expansion coloniale, même du simple point de vue
économique.
Mais tout cela n'empêche pas Gilles-William Goldnadel, comme d'autres, de défendre la notion de « Blanc culturel », sans toutefois nier celle de
« Blanc génétique» :
« Or en France, avec notre habituelle schizophrénie, on nous explique qu'il existerait une sorte de racisme sans races. La science laisse à penser que, si
le concept a perdu une grande partie de sa validité sur les plans biologique ou anthropométrique, il n'en est pas de même sur le plan génétique. »
C'est là le nœud de la question : les racistes sont persuadés qu'il existe des races, qu'elles soient définies selon des critères biologiques ou culturels,
pertinents ou non. De là découlent des logiques de séparation (la phobie du métissage par exemple), d'exclusion, voire même d'extermination. Dénoncer le racisme n'est pas reconnaître la justesse
de ses présupposés idéologiques, au contraire. Sans aller à prétendre comme le fit Jean-Paul Sartre, que c'est l'antisémitisme qui fait le juif, il faut reconnaître qu'il n'y a pas de race juive,
mais que l'antisémitisme existe bel et bien.
La vision du monde défendue par partisans de la « blanchitude » est finalement très binaire :
Bons/méchants
« Blancs de blanc » / plus ou moins foncés
Judéo-christiano-laïques / musulmans soupçonnés d'être des islamistes déguisés ou non
Occident (Israël inclus) / axe du mal (Hamas, Hezbollah, Iran, etc..)
Capitalisme libéral et libérateur/ écolo-gauchos-fonctionnaires protégés-rétrogrades.
Colonisateurs et héritiers / colonisés de l'extérieur et de l'intérieur, aigris et ingrats.
Très binaire et fausse : il existe des individus, des groupes, des États, qui se trouvent à une ligne dans la colonne de gauche et à l'autre dans la colonne de
droite.
Le fait nouveau, c'est que la contestation de cette dualité, jusqu'ici développée au nom de théories universalistes, se fait maintenant par inversion simple des
perspectives, mais qui restent tout aussi binaires
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